Hommage de Pierre Flachaire à l’abbé de Mérignargues.

C’est l’histoire d’une rencontre qui a eu lieu entre l’abbé de Mérignargues et Louis Flachaire, menuisier en son métier.

L’abbé de Mérignargues habitait rue Vieneuve, petite rue qui trouve sont point de départ rue Sainte Catherine, dénommée à l’époque rue Arnaud de Fabre, un médecin avignonnais surnommé le médecin des pauvres, car il soignait sans contrepartie financière les pauvres gens.

En 1924, mon père Louis créé son entreprise de menuiserie au 3 rue et place des Trois Pilats, une rue qui débouche aussi sur la rue Sainte Catherine, à environ 100 mètres du domicile de l’abbé. Dans ce petit local, il travailla une douzaine d’années.

Auparavant, revenu de l’armée en 1919, il se maria en 1920 avec Thérèse. Ils eurent cinq enfants.

La clientèle du jeune artisan se composait des habitants du quartier, son monde populaire et sa bourgeoisie avignonnaise qui se concentrait à l’époque à l’arrière du Palais des Papes. L’abbé de Mérignargues était l’un de ses clients.

Mon père dans ses vieux jours me racontait quelques anecdotes sur lui. Il se souvenait de l’abbé. Il avait servi chez lui et il me disait « je le voyais passer devant mon atelier quand il allait dire sa messe à l’église Saint Symphorien ». Nul doute qu’ils se saluaient car à cette époque, les artisans s’installaient parfois sur le trottoir ou en pleine rue pour travailler.

Quelle fut la qualité de leur relation ? Comment en parler avec si peu d’éléments ? En les situant dans leur milieu de vie.

Ils n’étaient pas nés dans le même milieu social et n’avaient pas reçu la même instruction. L’abbé était le client de mon père mais je doute que mon père eût été le client de l’abbé. La jeunesse de Louis était marquée par mon grand-père qui exerçait le métier de charretier. Il n’était pas tendre et son patron d’apprentissage ne se comportait pas mieux, ce qui avait forgé son caractère pour affronter les difficultés de la vie. Il ne se sentait pas porté à assister et encore moins à participer aux offices religieux, ni à chanter des alléluias dans son atelier. Ce n’est donc pas dans le cadre de l’église qu’ils pouvaient se rencontrer.

La vie quotidienne du couple était dure : dettes pour s’installer, achat du fonds de commerce d’Henri Grivolas menuisier partant à la retraite, location du local, travail effectué avec des outils manuels sans machines-outils, déplacement à pied en poussant le charreton sur les pavés, règlement des factures par des propriétaires fonciers une fois les récoltes engrangées. A part quelques mutuelles, la Sécurité Sociale n’existait pas ; la guerre terminée, les difficultés pour vivre restaient nombreuses.

Cependant, une trentaine d’années révolues, ma sœur et moi nous profitions des activités offertes par la paroisse saint Symphorien : patronage, catéchisme, colonie de vacances. Après la perte de ses trois premiers enfants et de son épouse, étant passé par de nombreuses épreuves, parvenu à une certaine maturité, le menuisier s’est impliqué dans la vie de la paroisse. Il a réalisé la porte en chêne de style gothique qui se trouve dans sa sacristie, ainsi que le bloc de bois utilisé par un professeur des beaux-arts pour réaliser l’aigle servant à lire l’Evangile dans le chœur de l’église. A cette évolution, l’abbé n’était pas étranger. Pour quelle raison ? Lorsque l’Evangile prend chair et s’incarne dans des actes, peuvent les aveugles voir et les sourds entendre.

Un atelier artisanal n’est pas un supermarché. La porte ne s’y ouvre pas automatiquement ; on n’y entre pas en poussant un chariot à provisions ;  il n’y a pas de rayonnages couverts de produits ; on n’y règle pas ses achats avec sa carte bancaire ; les ouvriers ne s’y réunissent pas le matin pour se fixer un chiffre d’affaires à réaliser en incitant la clientèle à effectuer un achat particulier ; le soir on n’y compte pas la recette du jour ; on ne s’y fait pas repérer sur nos achats les plus fréquents et on n’y rencontre pas une foule de gens qu’on ne salue pas et avec qui on ne parle pas. Les clients ne s’y sont pas observés, repérés, encartés, emballés sous cellophane comme la marchandise.

La porte d’un atelier artisanal, il faut la pousser pour y entrer. C’est un lieu où on doit s’aventurer, s’expliquer, se découvrir, s’investir, s’évaluer, se comprendre, se faire confiance, imaginer ensemble l’ouvrage à façonner, se respecter et apprendre à s’estimer. C’est un lieu où on grandit et s’humanise. Si ce n’est pas le cas, c’est que l’esprit et la raison d’être du métier ont dévié. L’éthique que doivent honorer les gens de métier est malmenée et dévoyée, les causes peuvent en être nombreuses.

Le prêtre et l’artisan, s’unissant autour de l’ouvrage à façonner ont construit une œuvre commune. Le premier aidant la famille de l’artisan à vivre en lui fournissant le nécessaire, le second facilitant son existence en répondant à ses besoins. Ils se sont ainsi vraiment rencontrés car c’est dans la réalisation d’un ouvrage qui prend place dans une œuvre de vie que se forgent l’amitié et la solidarité. Le prêtre n’est-il pas lui aussi artisan – célébrant dans son sacerdoce ? Et l’artisan à son office, travaillant pour réparer ou embellir la Création, n’est-il pas prêtre-servant en son métier ?

Un atelier artisanal doit être ou devenir un lieu de culture et, dans le meilleur des cas, un lieu de spiritualité commune, alimentée par la spiritualité de chacun de ses participants. Ceci m’incite à vous proposer la réflexion suivante :

En 1958, je venais ici, et, avec l’abbé Chave, nous partions visiter les groupes de JOC du Vaucluse. Instruit de ce que j’ai reçu durant cet engagement, pour terminer mon propos, je vais vous parler à présent de la dignité de l’être humain.

Artisan moi-même, j’ai supporté quelques fois le comportement regrettable de clients cupides qui me reprochant de facturer des heures de travail d’un prix trop élevé, y ont prélevé pour leur profit personnel, une partie de la somme demandée. Ils dévalorisaient ainsi le travail et les ouvriers qui l’avaient effectué. J’en ai été désappointé, pensant à la valeur de mes compagnons que je ne parvenais pas à rémunérer d’un juste prix. Je me suis posé cette question : quel prix accorder à une heure de la vie d’une personne ?

Lorsque nous embauchons quelqu’un pour un travail à réaliser dans notre domicile, par exemple, une employée de maison durant une heure, nous lui payons son travail mais pas l’heure de sa vie qu’elle nous consacre sous notre responsabilité. Une heure de la vie d’un être humain n’a pas de prix. Alors comment la compenser ?

Avec de la bienveillance, de l’attention, de l’écoute, de la sympathie, de l’empathie, une parole réconfortante, éventuellement une implication physique en lui rendant service avec de bons sentiments. Pour ceux qui ont la foi, une prière sincère en plus ne fait de mal à personne.

C’est çà une belle rencontre. Telle que le prêtre et l’artisan ont dû la connaître. Celle où les travailleurs de condition modeste sont respectés, car la véritable noblesse ne s’acquiert pas avec un titre, mais par un cœur noble habillant notre dignité. Dans cet esprit-là, je vous souhaite à tous d’en vivre de nombreuses et de les réussir.

Pierre Flachaire